Peut-on réellement couper Internet dans un pays ?
Techniquement, oui — mais pas d'un seul geste, et pas partout avec la même facilité. Le résultat dépend du nombre d'opérateurs, des points d'interconnexion, des câbles disponibles et du degré de contrôle administratif. Les coupures se mesurent, et elles laissent des traces.

La formule « couper Internet » suggère un interrupteur unique, quelque part, qu'un gouvernement pourrait abaisser. Cette image ne correspond à aucune réalité technique. Internet n'est pas un réseau : c'est un accord de circulation entre des dizaines de milliers de réseaux indépendants, qui s'annoncent mutuellement les adresses qu'ils savent joindre.
Cette architecture ne rend pas la coupure impossible. Elle en change simplement la nature : il ne s'agit jamais d'éteindre Internet, mais d'agir sur un petit nombre d'acteurs qui, dans un pays donné, tiennent les points de passage. Selon la géographie du réseau, cela demande une instruction à trois opérateurs, ou une opération lourde et impossible à dissimuler.
Ce qu'on appelle « Internet » : des réseaux qui acceptent de s'annoncer
Les principes d'architecture décrits par l'IETF dans la RFC 1958 tiennent en peu de mots : le réseau ne garantit rien d'autre que l'acheminement au mieux de paquets identifiés par des adresses IP, la RFC 791 définissant ce format. Aucun opérateur central ne supervise ce transport.
Pour que ces paquets trouvent leur chemin, chaque grand réseau — un « système autonome » — annonce à ses voisins les blocs d'adresses qu'il dessert, au moyen du protocole BGP défini par la RFC 4271. Une route existe parce qu'elle est annoncée. Retirer l'annonce revient à rendre invisible tout un pan du réseau, sans avoir touché à un seul câble.
Il faut ajouter une seconde couche : l'annuaire. Le système de noms de domaine, décrit par la RFC 1034 et coordonné à l'échelle mondiale par l'ICANN pour ce qui concerne les identifiants, traduit un nom lisible en adresse. Un réseau parfaitement fonctionnel dont la résolution de noms est bloquée donne à l'utilisateur exactement la même impression qu'une panne.
Cinq endroits où l'on peut agir, et qui ne produisent pas le même effet
Les coupures observées dans le monde combinent, à des degrés divers, cinq leviers distincts :
- Les opérateurs cessent d'annoncer leurs préfixes vers l'extérieur. Effet quasi immédiat, national, et parfaitement visible depuis les observatoires de routage situés hors du pays.
- Une instruction administrative adressée aux titulaires de licences leur impose d'interrompre le service. C'est le levier le plus utilisé, car il s'appuie sur un cadre juridique existant plutôt que sur une intervention technique de l'État.
- Le blocage porte sur les serveurs DNS des opérateurs. Il vise généralement des services précis, se contourne partiellement et laisse le reste du trafic circuler.
- Couper l'interconnexion locale entre opérateurs ne coupe pas l'accès international, mais fragmente le réseau intérieur : deux abonnés d'un même pays peuvent cesser de se joindre alors que chacun atteint encore l'extérieur.
- Stations d'atterrissement de câbles sous-marins, liaisons terrestres transfrontalières, faisceaux hertziens. Levier le plus radical, le plus lent à rétablir, et celui qui touche aussi les services d'urgence, les banques et l'État lui-même.
Une distinction qui change tout
Les quatre premiers leviers sont réversibles en quelques minutes : ils portent sur des configurations. Le cinquième porte sur de la matière, et se répare en jours ou en semaines. C'est pourquoi les coupures ordonnées passent presque toujours par les opérateurs, jamais par la pioche.
Janvier 2011 en Égypte : un cas mesuré, pas raconté
L'exemple le plus étudié reste la disparition de l'Égypte du réseau mondial, dans la nuit du 27 au 28 janvier 2011. Les observateurs du routage l'ont constatée en direct : l'analyse publiée alors par BGPmon relevait le retrait de la grande majorité des préfixes égyptiens des tables de routage mondiales, en l'espace de quelques dizaines de minutes.
Un travail académique ultérieur, présenté à l'Internet Measurement Conference par une équipe réunissant l'université de Naples Federico II, le RIPE NCC et le CAIDA, a reconstruit l'événement à partir de plusieurs sources de mesure indépendantes : données de routage, trafic non sollicité observé sur des espaces d'adresses inutilisés, et sondes actives. Cette convergence de méthodes permet de dater la coupure et sa levée sans dépendre d'une déclaration officielle.
Deux enseignements en ressortent. D'abord, la coupure n'a pas été instantanée ni parfaitement homogène : les opérateurs ont exécuté l'instruction à des rythmes différents, et une partie du trafic a persisté. Ensuite, elle a été possible parce que le nombre d'acteurs contrôlant l'accès international du pays était restreint. Le même geste, dans un pays comptant des centaines d'opérateurs et plusieurs points d'échange, suppose une coordination d'une tout autre ampleur.
Coupure nationale, coupure locale, ralentissement : trois phénomènes distincts
Le recensement annuel mené par la coalition #KeepItOn, coordonnée par Access Now, dénombre au moins 296 coupures dans 54 pays pour la seule année 2024. Ce chiffre agrège des réalités très différentes, et c'est précisément l'intérêt de la distinction.
- Coupure nationale
- Interruption de l'accès sur l'ensemble du territoire, généralement de courte durée, très visible et très coûteuse pour l'économie du pays lui-même.
- Coupure localisée
- Suspension de l'accès mobile sur une zone, une ville ou une région. C'est aujourd'hui la forme la plus fréquente, car la plupart des utilisateurs se connectent par le réseau mobile.
- Blocage ciblé
- Restriction portant sur certains services ou plateformes, mise en œuvre par filtrage ou blocage de noms. Le reste du réseau continue de fonctionner.
- Ralentissement
- Dégradation volontaire du débit, qui rend inutilisables la vidéo et l'envoi d'images sans provoquer d'interruption franche. Le plus difficile à prouver, et parfois confondu avec une congestion ordinaire.
Cette gradation explique pourquoi les témoignages diffèrent au sein d'un même pays au même moment : selon l'opérateur, la technologie d'accès et la région, un utilisateur peut être totalement coupé quand un autre navigue normalement.
Pourquoi c'est plus simple dans certains pays que dans d'autres
Trois paramètres déterminent la difficulté d'une coupure généralisée :
- le nombre d'opérateurs disposant d'un accès international propre : quelques-uns rendent l'instruction simple, plusieurs centaines la rendent presque impraticable
- le nombre et la répartition des points d'échange, qui déterminent la part de trafic restant à l'intérieur du pays
- la diversité des liaisons physiques : un pays desservi par un unique câble sous-marin ne se trouve pas dans la même situation qu'un pays traversé par des dizaines de liaisons terrestres
Ce dernier point vaut aussi pour les incidents involontaires. L'International Cable Protection Committee, organisation professionnelle des exploitants de câbles sous-marins, rappelle dans sa documentation publique que les ruptures de câbles sont fréquentes à l'échelle mondiale et majoritairement dues à des activités humaines ordinaires — pêche de fond, ancres — ou à des phénomènes naturels. Dans les pays bien maillés, ces incidents passent inaperçus ; dans les pays desservis par une seule route, ils provoquent une coupure comparable à une décision politique.
Attention à un raccourci fréquent
Une panne majeure n'est pas la preuve d'un acte volontaire, et une coupure volontaire ne se déduit pas de la seule indisponibilité d'un service. Les organismes de mesure distinguent ces cas en croisant plusieurs sources ; les commentaires en temps réel, eux, les confondent souvent.
Ce qui continue de fonctionner pendant une coupure
Une coupure d'accès à Internet n'éteint pas les télécommunications. En France, l'Arcep rappelle que l'acheminement des appels d'urgence fait l'objet d'obligations spécifiques pesant sur les opérateurs, distinctes de la fourniture d'un accès à Internet. Les réseaux téléphoniques, la radio hertzienne — l'Arcom suit notamment le déploiement du DAB+ —, les liaisons professionnelles dédiées et les communications satellitaires reposent sur des chaînes techniques séparées.
À l'intérieur des organisations, les réseaux locaux continuent également de fonctionner : un hôpital, une usine ou une administration conserve ses applications internes tant que celles-ci ne dépendent pas d'un service hébergé à l'extérieur. Cette dépendance, précisément, est ce qui a le plus changé en quinze ans, et elle explique qu'une même coupure produise aujourd'hui des effets bien plus larges qu'au début des années 2010.
Une coupure se mesure depuis l'extérieur
C'est sans doute le point le moins connu du public : il n'est pas nécessaire de se trouver dans le pays pour constater une coupure. Le routage étant annoncé mondialement, sa disparition est visible partout. Plusieurs dispositifs indépendants exploitent cette propriété.
- IODA, développé à Georgia Tech, croise données de routage, télescope réseau et mesures actives pour détecter les interruptions à l'échelle d'un pays ou d'une région
- RIPE Atlas, réseau de sondes réparties chez des volontaires, permet de rejouer des mesures depuis des points précis
- OONI, projet ouvert de mesure de la censure, documente les blocages de services à partir de tests exécutés par des utilisateurs
Ces outils ne disent pas pourquoi une coupure a eu lieu, ni qui l'a décidée. Ils établissent ce qui a été interrompu, où et quand — ce qui suffit à distinguer une rumeur d'un fait, et c'est déjà considérable.
Une question de concentration, pas de bouton
Couper Internet dans un pays est possible partout où l'accès international passe par un petit nombre d'acteurs identifiables et soumis à une autorité commune. La difficulté n'est pas technique au sens strict : elle est structurelle. Plus un pays compte d'opérateurs, de points d'échange et de routes physiques, plus la coupure exige une coordination large, longue et visible.
Ce constat vaut dans les deux sens. La même diversité qui rend une coupure volontaire difficile rend aussi le réseau plus résistant aux incidents ordinaires : une pelleteuse, un chalutier, une erreur de configuration. Ce ne sont pas deux sujets différents, mais deux conséquences de la même géographie technique.
Sources
Sources propres à cette analyse, consultées et vérifiées le 8 septembre 2026.
À poursuivre dans APRÈS
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- Quand Internet s'arrête, de quoi notre quotidien dépend-il vraiment ? Le versant usages : ce qui cesse de fonctionner côté services, là où cet article traite l'infrastructure.
- Que se passe-t-il quand un réseau de paiement tombe en panne ? Un cas d'application directe : la dépendance des paiements à une liaison disponible.