Une société sans espèces : qui risque d'être laissé de côté ?
Le paiement en espèces recule dans la plupart des pays européens, sans disparaître. Cette évolution progressive pose déjà, pour de vrai, des questions d'accès, de résilience et de confidentialité que les régulateurs eux-mêmes prennent au sérieux.
Dans la plupart des pays de la zone euro, payer en espèces est devenu un choix parmi d'autres, de moins en moins fréquent. Les enquêtes menées par la Banque centrale européenne et par la Banque de France le confirment année après année : la carte et le paiement mobile prennent une part croissante des transactions du quotidien, tandis que le nombre de paiements en liquide diminue. Ce mouvement n'a rien d'un basculement brutal — il est lent, inégal selon les pays, et il n'efface pas l'attachement d'une partie de la population aux pièces et aux billets.
Mais un recul progressif produit, à son échelle, des effets bien réels. Un commerce qui cesse d'accepter le liquide, un distributeur qui ferme dans une zone rurale, une application bancaire trop complexe pour un usager âgé : chacun de ces épisodes, pris isolément, semble anecdotique. Mis bout à bout, ils dessinent une question que plusieurs banques centrales et régulateurs ont commencé à traiter comme un sujet de politique publique, et non comme un simple effet de mode technologique.
Ce texte ne prend pas parti sur l'opportunité de réduire, ou non, l'usage des espèces. Il rassemble ce que les sources permettent d'établir sur les publics les plus exposés à ce recul, sur les vulnérabilités structurelles des systèmes de paiement numériques, et sur les pistes techniques — notamment le paiement hors ligne — envisagées pour limiter certains de ces risques.
Un recul réel, mais très inégal selon les pays et les publics
L'enquête SPACE de la BCE, qui mesure les habitudes de paiement des ménages dans la zone euro, documente une baisse continue de la part des espèces dans les transactions, au profit de la carte et du paiement mobile. La Banque de France observe la même tendance en France : les Français utilisent de moins en moins de liquide, tout en continuant à en apprécier certains usages, notamment pour le contrôle du budget ou les petits achats de proximité.
Ce recul n'est pas uniforme. Il varie fortement selon l'âge, le niveau de revenu et le pays. La Suède illustre le cas le plus avancé en Europe : le rapport 2025 de la banque centrale suédoise, la Riksbank, dresse le bilan d'une société où l'usage des espèces est devenu marginal, et où cette évolution a justement mis en lumière des risques que les pays où le liquide reste plus présent n'ont pas encore eu à affronter aussi frontalement.
Un basculement, pas une extinction
Aucune des sources du dossier ne documente une disparition totale des espèces dans un pays. Elles décrivent un déplacement progressif des usages, avec des vitesses très différentes selon les contextes nationaux.
Les publics que la numérisation des paiements laisse structurellement de côté
Un rapport publié en 2025 dans une revue du groupe Nature dresse une synthèse des obstacles rencontrés par les personnes âgées face aux outils de paiement numériques : difficultés d'ergonomie, manque de confiance dans la sécurité des applications, coût des équipements, ou simple absence d'accompagnement pour apprendre à les utiliser. Ces freins ne relèvent pas d'un simple retard générationnel appelé à se résorber avec le temps : ils sont documentés comme structurels, propres à une partie de la population qui ne sera pas nécessairement mieux équipée demain.
Un rapport du Comité européen des paiements de détail, adossé à la BCE, recueille directement le point de vue d'associations représentant des publics vulnérables face à la numérisation des paiements électroniques. Il identifie plusieurs catégories de personnes concernées, au-delà du seul critère de l'âge.
Les publics identifiés comme les plus exposés par ces sources incluent notamment :
- les personnes âgées, pour des raisons d'usage et de confiance envers les outils numériques
- les personnes en situation de handicap, lorsque les interfaces de paiement ne sont pas conçues pour elles
- les personnes sans smartphone ou sans connexion internet fiable
- les habitants de zones rurales moins bien couvertes par les réseaux et les agences bancaires
- les personnes en situation de précarité, pour qui l'accès à un compte bancaire n'est pas toujours acquis
À l'échelle mondiale, la Banque mondiale documente, à travers sa base de données Global Findex, que l'accès à un compte bancaire et l'usage des paiements numériques restent loin d'être universels. Le cadre de référence publié conjointement par la Banque des règlements internationaux et la Banque mondiale sur l'inclusion financière par les moyens de paiement rappelle que la disponibilité d'une option de paiement adaptée à chaque situation reste une condition de l'inclusion, et non un acquis automatique de la numérisation.
Le Royaume-Uni, un cas où le recul du liquide est devenu un problème réglementaire
Le Royaume-Uni offre l'exemple le plus documenté d'une réponse institutionnelle explicite à ce problème. Face à la fermeture de distributeurs automatiques et à la baisse de l'acceptation des espèces par les commerces, l'Access to Cash Review a alerté sur le risque d'exclusion d'une partie de la population, avant que le régulateur financier britannique, la Financial Conduct Authority, n'impose en 2024 des règles garantissant un accès raisonnable aux espèces sur l'ensemble du territoire.
Ce cas est significatif parce qu'il montre que le recul des espèces n'est pas traité, par un régulateur, comme un non-sujet laissé au marché : il est encadré comme un enjeu d'inclusion financière justifiant une intervention publique. Cela ne signifie pas que ce type de cadre existe partout ailleurs — les sources du dossier ne documentent pas de dispositif équivalent généralisé dans le reste de l'Europe.
La confidentialité, un avantage des espèces rarement chiffré mais souvent cité
Une espèce échangée de main à la main ne laisse, par nature, aucune trace exploitable par un tiers. Un paiement par carte ou par virement, à l'inverse, transite par des intermédiaires — banque, opérateur de carte, parfois plateforme technologique — capables d'en garder l'historique. Cette différence de nature entre les deux moyens de paiement est un fait structurel, indépendant du niveau de confiance que l'on accorde à ces intermédiaires.
Les documents de cadrage de la BCE sur son projet d'euro numérique présentent la protection de la vie privée des utilisateurs comme un objectif affiché du projet, notamment pour les paiements hors ligne de faible montant. Il s'agit toutefois d'un objectif de conception énoncé par l'institution qui porte le projet, pas d'un résultat déjà mesuré sur un système déployé à grande échelle.
Ce qui dépend d'un réseau peut s'arrêter avec lui
Un paiement par carte ou par virement suppose, au moment de la transaction, qu'un réseau de communication fonctionne, qu'une source d'électricité soit disponible, et qu'un ou plusieurs prestataires techniques traitent correctement la demande. Un document de travail du Fonds monétaire international consacré à la résilience opérationnelle des paiements numériques identifie ces dépendances comme un enjeu de continuité de service à part entière, distinct des questions de fraude ou de sécurité des données.
L'Agence de l'Union européenne pour la cybersécurité, dans son panorama des menaces pesant sur le secteur financier, situe les infrastructures de paiement parmi les cibles prises au sérieux par les acteurs malveillants. En réponse, l'Eurosystème — le réseau des banques centrales de la zone euro — a formalisé une stratégie de résilience cyber spécifiquement dédiée aux infrastructures de marché financier. Ces documents établissent l'existence du risque et la nécessité perçue d'y répondre ; ils ne permettent pas d'évaluer la probabilité qu'une panne d'ampleur nationale survienne, ni sa durée éventuelle.
Ce que les sources ne disent pas
Aucune des sources mobilisées ne fournit de statistique sur la fréquence des pannes de paiement à grande échelle ni sur leur coût pour les usagers. L'existence du risque est documentée ; son ampleur chiffrée ne l'est pas dans ce dossier.
Le paiement numérique hors ligne, une piste encore expérimentale
Face à cette dépendance au réseau, plusieurs banques centrales travaillent sur des dispositifs de paiement numérique fonctionnant sans connexion au moment de la transaction. Le cadre conceptuel publié par le Comité sur les paiements et les infrastructures de marché de la BRI, ainsi que le projet Polaris du BIS Innovation Hub, décrivent les principes techniques envisagés pour de tels systèmes, pensés notamment pour reproduire certains usages du liquide en cas de coupure de réseau ou d'électricité.
Ces travaux, ainsi qu'une note d'analyse de la Banque du Canada et un rapport d'expérimentation de la Banque d'Angleterre publié en 2025, convergent sur un même constat : le paiement hors ligne pose un risque technique central, celui de la double dépense — la possibilité qu'une même somme numérique soit dépensée deux fois avant que le système ne s'en aperçoive, faute de vérification en temps réel. Les solutions envisagées reposent sur des plafonds de montant et de durée, et sur une synchronisation différée avec le système central dès que la connexion est rétablie.
- Double dépense
- Risque qu'une même unité de monnaie numérique soit utilisée pour deux paiements distincts avant que le système central ne puisse le détecter, en l'absence de vérification en temps réel.
- Paiement hors ligne
- Transaction numérique validée sans connexion réseau active au moment de l'échange, avec une synchronisation ultérieure des données auprès du système central.
Ces dispositifs restent, à ce stade, expérimentaux. La BCE elle-même présente la fonctionnalité hors ligne de l'euro numérique comme un axe de travail en cours, dans le cadre d'un projet toujours en phase de préparation. Aucune source du dossier ne documente un système de paiement numérique hors ligne déployé à grande échelle et éprouvé dans la durée : le hors ligne apparaît comme une réponse partielle et encore en construction à un problème déjà bien identifié, non comme une solution disponible aujourd'hui.
Espèces et économie souterraine : une corrélation, pas une preuve
L'un des arguments souvent avancés en faveur d'une réduction du liquide est son rôle supposé dans l'économie souterraine et la criminalité. Une étude économétrique publiée en 2022 établit effectivement une corrélation statistique entre certains usages des espèces et l'économie informelle. Mais une analyse de la Johannes Kepler University de Linz, consacrée spécifiquement à cette question, montre que cette corrélation ne permet pas de conclure qu'une restriction ou une suppression des espèces ferait mécaniquement reculer la criminalité, notamment en raison d'effets de substitution vers d'autres instruments.
Ce nuançage est important pour comprendre le débat sur la disparition des espèces : les arguments sécuritaires qui l'accompagnent parfois reposent sur des données plus fragiles que ne le suggère leur usage rhétorique.
Une question de conception, pas seulement de rythme
Le recul des espèces n'est ni une fatalité technologique neutre, ni une menace en soi : c'est un déplacement progressif d'usages qui déplace aussi, avec lui, des vulnérabilités. Les sources rassemblées ici ne permettent pas de trancher si ce mouvement va s'accélérer ou se stabiliser, ni de prédire à quelle échéance certains pays réduiraient encore davantage l'usage du liquide.
Ce qu'elles montrent, en revanche, c'est que les institutions qui suivent ce dossier de près — banques centrales, régulateurs, agences de cybersécurité — ne considèrent pas la numérisation des paiements comme un simple progrès d'efficacité. Elles la traitent comme un changement d'infrastructure qui appelle des garde-fous explicites : accès garanti au liquide là où il recule trop vite, paiements hors ligne pour limiter la dépendance au réseau, stratégies de résilience face aux cyberattaques. L'existence même de ces travaux suggère qu'une société sans espèces, si elle advient, ne sera pas seulement une question de rythme d'adoption, mais de choix de conception : qui décide des plafonds, des exceptions, des recours en cas de panne ou de blocage, et pour qui ces choix sont pensés en premier.
Sources utilisées
Sources déjà vérifiées dans le dossier documentaire de l'expérience associée.
Study on the payment attitudes of consumers in the euro area (SPACE)
FinTech and older adults: a global synthesis of enablers and barriers
Operational Resilience in Digital Payments: Experiences and Issues
Project Polaris: A high-level design guide for offline payments with CBDC
Progress on the preparation phase of a digital euro — First progress report
À poursuivre dans APRÈS
L'expérience associée
Et si l’argent liquide disparaissait demain ? — À minuit, billets et pièces cessent d’être acceptés. Avant l’aube, le premier réseau tombe.
Le dossier documentaire
Le dossier documentaire d’APRÈS : usages réels des espèces, inclusion financière, données de paiement, pannes et paiements hors ligne — et la frontière explicite entre faits sourcés, hypothèses et fiction. 23 sources y sont référencées et consultables.